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L’étoffe du Décorateur

Introduction

 

S’ouvrant au sourire ou tombant à la promesse, le rideau fait office de séparation. Il cloisonne deux espaces, cache, protège et embellit. Nappé de symboliques, ce carré de tissu pourrait s’ouvrir sur quelques métaphysiques : un homme se voile-t-il de conventions, à travers son image, ou par certitudes ? Le voilà qu’il dispute le voisin : une cloison de fer* sépare leurs jardins ! Mais si c’est une voisine, alors l’amour serait un rideau qui tombe pour mieux y grimper !

Restons sceptique et cherchons une application dans le réel. Lorsqu’on l’ouvre, il donne sur un monde d’apparence. Pas le paysage de votre fenêtre, mais celui qui joue sur les coulisses. Pas loin de l’abîme mystique*, où tournent les périactes* ! Sur les spectacles parfois borniolés*, souvent chronotopes*. Tamiseur d’ambiances, créateur magique de mensonge visible. C’est ce caméléon : le décor.

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I/ Théâtre
L’essence du décor. L’enseignement.
La structure, trois hommes au travail.
A la recherche du décor.
Panorama en photos.

 

II/ Série TV
Plus belle la vie, son décor, la sécurité.
Les faux murs, l’exigence du réalisme.
Psychologie d’intérieur. Les métiers.
Bonus photos.

 

III/ Cinéma
La province face à Paris.
Déroulé d’un tournage, défraiements.
Le repérage, des astuces.
Où sont les femmes ? Quel salaire ?

 

Conclusion
Le coin des livres
Lexique

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Une découverte*

Mon premier réflexe fut de me rendre à la grande bibliothèque du Carré d’Art, en plein cœur de l’antique Nîmes. Les rayons possédaient maintes biographies, des dictionnaires et de rares didacticiels. Pourtant, la décoration de théâtre, de cinéma, et des autres arts n’apparaissait dans aucun livre, dans aucune revue… Les bibliothécaires effarées, parcouraient le classement, désespérant une réponse ! Les archives ne donnèrent rien de plus. Intrigué par ce manque, j’allais à la bibliothèque des Beaux-Arts, qui aligna, au mieux, quelques concepts théoriques. La BU de Lettres, de son côté, recela d’un exemplaire unique, traitant des décors d’Opéra. La bibliographie indiquait des théoriciens dont les livres, de toute évidence, ne nous étaient pas parvenus… Bien sûr, en poussant mon investigation dans d’autres villes, sur internet et dans des bibliothèques particulières, je suis parvenu à me créer un petit corpus ! Mais en terme de masse écrite, le sujet n’est que peu traité. C’est stupéfiant. Malgré une existence ancestrale, et sa responsabilité visuelle, la décoration est oubliée. Certes, l’intérêt public ne le rend pas central, mais c’est un secteur entier de créations (doté d’outils, de manières de faire et d’être) avec un vocabulaire propre et une économie observable !

 

Il y a urgence d’en rendre quelques lettres !

Théâtre

Parmi la demi-douzaine de théâtres Nîmois, je me précipite au plus imposant. S’y trouve l’unique atelier de la ville. Quelques mots aux responsables me conduisent jusqu’à trois hommes. David Simonnet, le chef d’atelier, m’avoua son avis : « L’ordre des choses fait que le décor est un geste du metteur en scène. Il commande l’idée, que nous concrétisons. Mais cela n’enlève en rien notre part de création.» ; « Il arrive parfois que le décor soit l’intérêt principal du spectacle » reprit son second « Mais la plupart du temps, nos créations sont tenues de s’effacer : leurs essences discrètes en font un métier de l’ombre ! ». Le troisième clausula* : « Trop souvent, les critiques et les intellectuels nous voient comme un outil d’analyse de l’ensemble… »

Théâtre
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« On ne possède la vérité d’un métier que si on la vit. » Louis Jouvet

Mais comment s’effectue l’apprentissage ? La transmission du savoir se fait-elle à l’oral ? David se mit à rire « Pour commencer, beaucoup vont aux Compagnons. D’autres passent par les Beaux-Arts, et il existe des écoles (Esat, Ensatt, Ensad, Femis et Louis-Lumière). La déco, ça nécessite de connaître un ensemble de métiers liés à différentes matières. La pratique est primordiale, surtout lorsqu’on est en retard les gars : tout le monde sur le plateau ! »

Alors forcement, je dois planter le décor, car le rideau est levé : il y en a même une draperie complète. Du rideau d’avant scène, à celui du fond, j’ai l’entracte de la manœuvre* ! La structure du colosse scénique est grandiose d’inventions, depuis la câblerie électrique tentaculaire, jusqu’aux profusions de projecteurs branchés DMX*. L’impulsion d’un doigt sur l’univers* ondule ses variantes, tandis que la régie déverse son acoustique choisie. L’arlequin se tapit. Les découvertes cachent les fausses rues, et les pendrillons oscillent leurs majestés sous la rudesse des grils. Le plancher s’active, car il va advenir. Le théâtre réclame son spectacle.

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Les décorateurs travaillent le vêtement de la pièce. La pièce du vêtement étant pour la couture.

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Le décor, c’est la partie visible de l’iceberg. Doc : Pierre Larthomas/ Pierre Sonrel

Une fourmillante organisation s’y activait. Le second à la face, charriait une statue acéphale* glorifiant Poséidon. Il s’arrêta un instant à la proue et tapota sur le bronze. « Les finitions derrière, c’est pas grave, l’important, c’est que ça fonctionne devant. Du bricolage… Faut que ça tienne le temps de la pièce ! Ensuite, c’est poubelle ». Ben ça, c’est de l’éphémère expéditif, du land Art avec un peu moins de nature : écologiquement très pragmatique quoi ! « Certains stockent, pour une mutualisation des décors. Mais au quotidien, il est plus simple de couper une barre d’alu : il n’y a pas le temps pour ressouder trois morceaux de ferraille en une, à moins d’un effet ! »

On me poussa du coude pour filer un coup de main. Quelques guindes* à démêler : à deux, la tâche allait plus vite. « Ce qui fonctionne, c’est le travail d’équipe. Le chef nous partage les tâches, car il peut nous faire confiance. Il est important d’échanger sur ce qui doit être fait et ce qui est recherché, car dans le rush, le chef n’a pas le temps de penser aux astuces. Il ne va pas nous dire de prendre quinze clous et du bois pour fabriquer un sabot* à la silhouette*, mais plutôt qu’elle se trouve côté cour, et là, je m’aperçois qu’il est préférable d’utiliser une queue de cochon* ! »

De l’autre côté du mitar*, à jardin, David revenait sceptique de son entretien avec le metteur en scène. « Là, il me demande l’impossible. La décoration, c’est un rapport entre le temps, la main d’œuvre disponible, les moyens économiques et les désirs de mise en scène. Construire un navire, c’est possible, mais pour ce soir et à trois… C’est pas la production qui va louer et rapatrier un bateau ! Je lui fournirai un compromis à notre sauce. Démonstration les gars ! Gréez* ! » Un mat sur son chariot parcourut la costière. « Appuyez* ! » Les drisses* claquèrent haut, jusque dans les cintres. La voile du navire prit le vent, et je sentis qu’il était temps de rejoindre un autre port.

J’ai voulu faire un tour à l’Opéra-Comédie de Montpellier, pour rencontrer les tapissières, grandes maîtresses des rideaux. Malheureusement, d’après l’une d’elles, Mme Aigouy, l’Opéra ne possède plus d’atelier, et ceux de Toulouse, ne travaillent pas en ce moment. C’eût été l’occasion de parler de la noblesse de cet art…

 

Plan B, où trouver des décors ?

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Le village des automates, à Saint-Cannat. Les parcs d’attractions placent le décor au centre du divertissement. Les machineries y sont bien présentes.

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Ok, à la foire du décor, mais c’est pas super artistique. Remarquez, les décorateurs ont travaillé sur l’aménagement des stands. Beaucoup d’événements ont besoin d’accueillir du public, et il faut assurer le service… C’est le côté institutionnel du métier.

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Exposition de Johann Le Guillerm © Philippe Cibille
Depuis 1970, les installations ont trouvé leurs lettres de noblesse. Si on disait à ces artistes qu’ils font de la décoration, ils se sentiraient insultés. Pour autant, on cherche à mettre un spectateur dans un état particulier : grâce à des accessoires, un changement de l’environnement et une ambiance d’ensemble.

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Située à Nîmes, cette maison a une façade constituée de porcelaine. C’est de la décoration à proprement parler ! Artistique, mais totalement dégagée du spectacle. Ces bâtisses sont difficiles à trouver, car cachées… Pour l’instant, j’en ai dénombré 16 en France. Toutes sont différentes, mais insolites. Par ailleurs, la politique culturelle locale serait prête à la détruire…

Série TV

Voilà dix ans que les côtes de la cité phocéenne abritent un faux quartier. Caché au pôle média de la Belle de mai, à Marseille, les studios Telfrance œuvrent pour la série Plus belle la vie. Les fans, persuadés de la réelle existence des murs de la place Mistral, se retrouvent stupéfaits lorsque le rideau s’entrouvre. C’est 1100 m² de studios, avec des façades montant jusqu’à 14 m. Il a fallu six mois à une équipe de cinquante constructeurs pour en venir à bout. Voilà trente ans que la télévision française n’avait pas fait aussi grand, et de l’avis général, ce n’était pas de tout repos…

Série TV

Clément Bourne, un des chefs d&eacu