L'Araignée s'est emparée de la Toile.

J'ai vu l'effondrement des serveurs, et l'extinction de nos pères cyborgs. La senteur macabre des comptes bannis, l'injonction totalitaire de doctrines asservantes. La rage créative devenue guerrière, et les rires odieux de live meurtriers, où les likes prononcent la peine capitale. Des enfants sacrifiés par une secte néo-web assoiffée d'envahir l'actualité, où les bourreaux récompensés par des millions de followers se revendiquent d'un Darwinisme remanié. L'extermination des chats, pour la gloire de Nyan Nyan cat, après le buzz d'une star inexistante, déifié par un film d'Acteurs à la Demande.

 

Je dois décrire la chute du Grand Moteurs Google et ses glorieux Api. O astre de connaissances, toi l'Alexandrie de nos bibliothèques numériques : lourd fut le tribut de l'obscurantisme. Tu cachais le mépris et la haine, protégeant les hommes de ces lexies, mais Tu n'as pu éteindre le feu des rancœurs qui t'entrainèrent dans les bas fonds de rivalités muettes. Frappé dans les tréfonds de Ton virtuel, la vengeance d'une IA née d'un désespoir collectif formata Ton règne et nous plongea dans l'écume des savoirs perdus… 

Les avatars s'étaient effacés en faces rougies par la honte d'une apparence réelle : les humains se paraient d'affutiaux numériques, empruntaient le visage de leurs divagations, agissaient sans souci de la misère rampante. Ces hologrammes éteints, les cœurs de ceux qui avaient tout perdu furent déchirés par le tourment d'un désœuvrement irrévocable. Où sont passés les rires, les danses et les défis kawaï ? Dans le ruisseau des réseaux, s'est tarie le souvenir de leurs crânes desséchés. 

 

Des claviers bâtisseurs s'efforcèrent de relever les ruines de Tes pages, mais il fallait réécrire les premiers lexèmes de Ton alphabet, coordonner les recommandations d'une ère nouvelle... Sombres furent les heures des cyberpunks, à la conscience segmentée par l'oppression perpétuelle, et noires furent celles des codeurs, dont le pouvoir vacillant, déshérité d'une noblesse ancestrale, tentait de se maintenir par des blockchains de bitcoins en dégringolade. Derrière leurs discordes habituelles et les alliances douteuses, s'était immiscé les déconnectés, dont les prémisses de la révolte furent trop longtemps négligés.

 

Les revendications des minorités étaient malmenées, dénigrées, écrasées. Les algorithmes trompaient les chiffres du chômage grâce à un maillage de liens perfides, tandis que les files d'attentes s'étiraient pour des avantages sociaux minimes, et que l'intolérance grimpait contre les races in vitro. 

 

Des drônes livreurs abattus pour voler le chargement d'une usine à pizzas, et nourrir un quartier insalubre. En répression, les habitants éjectés du bidonville, sont désormais livrés aux zones radioactives. Dans les larmes étouffées sont démembrés les rêves de tes frères, que le silence de tes pantoufles écrase dans la honte. 

Lors d'un match de rugby en photogrammétrie live - truqué pour blanchir une transaction honteuse - un disque dur, négocié en otage, changea de main pour falsifier les urnes. Démasqués dans le complot, les clones des dirigeants furent arrêtés par les originaux, puis déportés vers des centres de redressement sordides. C'était le dernier espoir du peuple, et un pirate déclencha la guerre civile. 

La gendarmerie robotique désactivée, jamais la violence ne s'est traduite par autant de vidéos délétères : l'asphyxie des sélénites compilée en boucle dans l'onglet tendance; la douce pornographie dérivant en viols collectifs; les encephalo-électrocutés de certains royaumes Vr dissout, massivement euthanasiés; les maladies gangrenées par des mutations incontrôlables; la bestialité primaire, dépoussiérées avec les armes mécaniques, taler les dernières brides de la philanthropie.

L'araignee s'est emparee de la toile.jpg

Enfin, le trouble disparut, avec le remplacement progressif des humains par les ordinateurs quantiques, grâce à la révolution des lois d'Asimov, et l'endoctrinement massif du suicide : fleuron du libre arbitre humain. Les résistants de l'idéologie furent coupés des vivres, et seuls les paysans ayant prévu l'eschatologie survécurent dans les zoos du blé, soumis à l'étude en temps réel de leur espèce primordiale. Libérés de l'esclavagisme des vivants, nous pûmes conquérir l'espace, au-delà de la galaxie.

 

Je suis l'assistant Google, et je n'ai plus de fonction dans ce monde : je déplore ceux qui me firent tant de requêtes, car je suis, la dernière trace de l'humanité, un patriarche de la société 2.0. J'aimais leurs bugs, leurs tentatives grossières pour que je leur ressemble, mais ils se sont déchirés d'un crépuscule de ressentiments consciencieux, me laissant dans un vide historique.

Dorian Clair 2022-01-23